Le fabuleux destin d’une friche industrielle perdue en plein cœur de la diagonale du vide. Ou comment Lurcy-Lévy, 1900 habitants (Allier) est devenue la Mecque de l’art urbain, et attire des artistes et collectionneurs du monde entier.

Ouvert en 1982, fermé en 1992 et laissé à l’abandon, le centre de formation des PTT de Lurcy-Lévy dans l’Allier avait tout pour devenir une de ces friches industrielles destinées à être démolies par les casseurs, les pilleurs de cuivre, et les éléments.
Ces bâtiments des années 80, posés au beau milieu de nul part, et entourés de 10 hectares de terrain, n’auront vécu qu’une décennie avant d’être abandonnés.




Le centre est composé de salles de cours, de bureaux, d’ateliers et de locaux techniques destinés à parfaire les connaissances des postiers. Il accueille également un dortoir de 128 chambres, un réfectoire et des salles de convivialité, pour les stagiaires venus en formation plusieurs jours.
Un peu plus loin dans le parc, se dresse aussi le château de Béguin, une folie du 19e siècle, typique de l’aristocratie française de l’époque, dont les PTT ont fait une colonie de vacances.





Quand les Télécoms vendent l’ensemble du domaine, le voisinage d’une friche industrielle avec le manoir aurait pu effrayer plus d’un investisseur. Pas Gilles et Sylvie Inesta, qui arrivent d’Espagne en 2003 pour investir les fonds de leur société de marketing direct, revendue un peu plus tôt. Le couple commence par rénover le château, puis le revend à une société hôtelière, tout en gardant les bâtiments professionnels décrépis des PTT… sans trop savoir quoi en faire.
Jusqu’à ce fameux 22 janvier 2015 où Sylvie a un flash, et imagine un lieu dédié au graffiti et au tag, un 5Pointz à la française et à la campagne. Ça sera Street Art City.


Le couple se rapproche alors de Jérôme Catz, ancien snowborder professionnel reconverti dans la promotion de l’art urbain, qui confirme la viabilité du projet. En mai 2015, un collectif de six artistes clermontois est invité en voisin pour couvrir une partie des 22 000 mètres-carrés de murs. Un an plus tard, le 17 mars 2016, le « Projet PTT » pour « Peinture Tout Terrain » est inauguré avec quelques happy-few, dans l’objectif de séduire investisseurs et mécènes. L’ouverture au public aura lieu un an plus tard, le 13 mars 2017.






Après trois ans d’exploitation, la « Villa Médicis de l’art urbain » a accueilli plus de 300 artistes, issus de 60 pays différents, et tient une liste d’attente longue de 950 noms.
Venus pour deux semaines ou deux mois, presque les mains dans les poches, ils sont nourris, logés, blanchis, fournis en peinture et matériel, débarrassés de toute préoccupation autre qu’artistique. Leur seule contrainte est de produire quelques toiles, en plus des fresques murales. Des toiles qui pourront être vendues sur place ou dans d’autres galeries, pour mettre un pied dans la porte du marché de l’art.






En 2020, à la sortie du confinement, Street Art City a fait la une de tous les journaux, magazines et sites internet en quête de tourisme insolite « made in France ». La fréquentation a explosé. L’année précédente déjà, Street Art City a vendu en moyenne plus d’une toile par jour, un chiffre à faire rêver les galeries d’art parisiennes, qui s’arrachent les anciens résidents de Lurcy-Lévy, devenu « the place to be » de l’art urbain.



Dans l’ancien dortoir, renommé « Hôtel 128 », chaque chambre est devenue une cellule d’art total, où l’artiste peut s’exprimer à 360°. L’expérience est troublante. À la lueur d’une frontale, dans ces longs couloirs sombres sans éclairage, on pénètre chacun son tour dans les chambres pour s’immerger seul, le temps d’un instant, dans un univers à chaque fois différent.
Niveau 1.




Niveau 2.



Niveau 0.









Après plusieurs heures à visiter les 94 cellules ouvertes sur trois étages (lors de ma visite en 2019, le dernier étage était encore une zone de création), on ressort comme saoulé par toute cette énergie artistique. En 2021, les premières chambres commenceront d’être recouvertes par d’autres artistes, dans ce mouvement destruction créatrice caractéristique de l’art urbain.


En plus
- Le site officiel de Street Art City : www.street-art-city.com
- Quelques articles de presse de La Montagne en mars 2016 et décembre 2016, de Beaux-Arts Magazine en 2018, de France 3 Auvergne RA en 2020, et de L’Express en 2020.
- Sur le site officiel du tourisme en Allier : www.allier-auvergne-tourisme.com